Robert Sexé reporter motocycliste photographe

Robert Sexé reporter motocycliste photographe
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Robert Sexé dessin de J.Pruvost-droits réservés
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1924 - Paris-Constantinople - Paris

Départ Paris-Constantinople-1924

Brossés, débarbouillés, ayant expédié des télégrammes modestes, mais satisfait(hum!)

Nous flânons par la grande rue de Pesa, si banalement, si confortablement européenne. Krebs n'aime pas toutes ces faces fuyantes ou molles sous le fez trop bien repassé. Il veut voir la Turquie de Loti. Nous irons en Asie alors, à Sautari. Il daigne toutefois admirer les musulmanes modern-style aux visages enfin dévoilés, moulées dans les féridjen de soie. Dégringolons les escaliers escarpés de la rue Yousuf Kalderim. Des vendeurs d'eau passent courbés sous leur machine de cuivre qui étincelle. Ils font tinter leurs verres pour attirer le client. Sur les quais de Galata les lutinais (hommes poids lourds) dit Dumoulin, défilent portant tout un mobilier sur leurs bosses artificielles. Les lents buffles qui traînent les chariots, les Forcis qui se faufilèrent portent les uns sur le front, les autres autour du bouchon de radiateur, un collier de perles bleues. Comme on explique à Krebs que c'est une amulette protégeant du mauvais oeil, il se promet d'en faire cadeau d'une à sa Gillet !

Le vapeur a quitté le quai encombré. Peu à peu, baigné de clarté fraîche, le magnifique décor de Stamboul, surmonté de minarets, de coupoles, se découpe sur le ciel bleu - la colline de Peva dominée par la Tour Génoise s'élève au-dessus des cheminées et des mâtures du port. L'eau a des reflets d'acier. Quelques minutes dans le vent frais du Bosphore et nous foulons le sol d'Asie. A Sautari, dans le flot (les banlieusards regagnant leurs pénates, nous flânons au long des échoppes, croquant les pistaches, picorant des raisins ; la rue est toute fleurie de glycines. Derrière une baie grillagée, au coin d'une rue, le tombeau de quelque sultan se cache sous la verdure.

Voici le grand cimetière sur la colline et la forêt de cyprès au-dessus des tombes en désordre, colonnes au turban ou au fez de pierres inclinées en tous sens, stèles fatiguées, couchées dans les herbes folles. A un petit café abrité sous des vignes, nous nous asseyons sur les tabourets crevés, nul ne parle, on n'entend que les glouglous réguliers des narghilés. Nos voisins égrènent sans cesse leur chapelet d'ambre. Nous savourons le café bourbeux, parfumé, et de calme...


Paris-Moscou, dessin  Christophe FAURET

1925 - Paris-Moscou Retour en haut de la page

Moulins, URSS 1925Tout le printemps dernier le gouvernement russe avait annoncé dans la presse sportive son grand circuit d'endurance pour automobiles et motocyclettes.

Cela nous donna à Krebs, Dumoulin et moi, qui étions allés, l'été 1924, en motocyclette, de Paris à Constantinople, l'idée de prendre Moscou comme but du nouveau voyage à travers l'Europe que nous projetions. Nos engagements étant acceptés, la mission commerciale russe à Paris fit obtenir rapidement visas de passeports et licences d'importation. Nos motos Gillet d'Herstal ayant donné toute satisfaction l'année dernière, c'est plein de confiance que dans la nuit du 28 au 29 juillet à minuit nous quittions la porte Maillot et les amis du Motocycle Club de France quand son président nous eut crié le « PARTEZ CLASSIQUE ».

1ère Journée Paris - Liège - Hervé (Belgique) - 415 km. A l'aube traversée de ce grand chantier de construction, la ville de Reims ! Après Sedan les futaies sombres des Ardennes, et débouche à midi sur la vallée de la Meuse. Près de Liège avec ses cheminées, ses crassiers, les flammes au-dessus de ses hauts fourneaux, gagnons Herstal où à l'usine Gillet on équipe nos machines de réservoirs supplémentaires et de sacoches garnies de pièces détachées.

2ème Journée Hervé - Aix-la-Chapelle Cologne - Ersdrebrück (Weslhalie) - 230 km Les frontières perdent de leur terreur à la douane allemande près d'Aix-la-Chapelle, le lendemain matin, nous ne perdons que quelques minutes grâce aux triptyques délivrés par le Touring Club de France.

Et nous sommes à l'heure du rendez-vous donné aux motocyclistes du moto Club de Cologne qui nous attendent, à une vingtaine de kilomètres de cette ville, près des tranchées immenses où des dragues raclent la poussière brune du charbon de lignite. Ils vont nous piloter pendant 60 km au-delà du Rhin, à travers le labyrinthe des vallées du Westerwald. Dans la traversée de Cologne, nous nous tordons le cou à admirer un gratte-ciel rouge à vingt étages, puis la masse élancée de la cathédrale.


Article Moto Revue daté du 1er janvier 1927

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1926 - Tour du Monde Retour en haut de la page

1926_tour_du_mondeRobert Sexé et Henri Andrieux furent les premiers français à effectuer le Tour du Monde à moto.

Andrieux était grand et fort (moi, petit et faible) adroit et compétent réparateur, (moi... !!!).

Une grande intelligence manuelle s'alliait, chez lui à une certaine naïveté dans le bla-bla.

Sur ce chemin des pleurs, à travers la Sibérie pour lui à chaque jour suffisait sa peine que ce fût la ration plus ou moins forte de « bûches ». les « bûches » dans les décors, les embourbements, ensablements, escalades en poussant 220 kg de précieuse ferraille belge : moto, pièces détachées, et nos quelque rares effets personnels, car notre principe était : vivre sur le pays traversé. Andrieux, l'heureux homme, tandis que je me tordais dans le foin ou sur le grabat d'un paysan, m'arrachant les cheveux en pensant aux difficultés du lendemain, à la saison qui s'avançait, aux décisions à prendre sur des itinéraires scabreux et qui pourraient mener au désastre, lui, ronflait à poings fermés! Je dus, à Tomsk, enfoncer la porte de sa chambre à l'auberge pour le réveiller.

portrait_henri_andrieuxAux étapes, c'était un gai luron « créateur d'ambiance » même chez les impassibles Tchéco-croates, Bouriates et Mandchous.

Je n'ai jamais eu d'accrochage avec lui, si une fois ! C'était avant le départ. Son habitude d'ancien coureur cycliste était de faire de la moto, été comme hiver, en souliers cyclistes !! Et j'eus les plus grandes peines à le persuader de chausser une paire d'admirables bottes anglaises, lacées, super-imperméables avec étuis à outils sur la tige, offertes par un grand chausseur bruxellois à l'expédition « Gillet ».

De retour à Paris, guère plus riche ! Mais un peu plus connu, Andrieux reprend sa place, avenue de la Grande Armée.

Maintenant, il fait partie des équipes de courses d'endurance de Gillet : Paris-Liège, Paris-Nice, Pyrénées, six jours d hiver, Tour de France, circuits de vitesse, en side-car, Bol d'Or. Longtemps recordman du monde des vingt-quatre heures, side-car, à cette occasion, il récoltait toujours une médaille d'or ou un bon classement.

Avec ses primes, il s'achète un pavillon à ... Seine. Toujours mécano chez Gillet, rue Magenta, son sport favori est la pêche à la ligne. A l'apéritif, il aime à parler du Tour du Monde chez le tabac « A d'Artagnan » proche du magasin Gillet. Il n'en est pas encore revenu de l'avoir fait. Oui dit ce Christophe Colomb. Et tout spécialement d'un certain soir, et même d'une nuit, dans la banlieue de Vladivostok, et de certains événements qui restent obscurs et que nous ne voulons pas éclaircir ! Mais sapristi ! Voilà les pages déjà noircies - un vieux bonhomme de 70 ans revit ses randonnées. Les ai je refaites ! En long, en large, et en travers dans ces voyages « du fond de la nuit » depuis 1940.


etoile urss, dessin Christophe FAURET

1926 - Tour du Monde - URSS Retour en haut de la page

Vladivostok, URSS 1926Nous croisons une file de chariots aux lourdes roues chinoises. Des bons hommes, vêtus de soie jaune ou bleue, rient sous leurs chapeaux pointus. La voiture de la poste passe au galop avec ses miliciens russes, le fusil entre les jambes. Partout, de I 'herbe desséchée, d'énormes sauterelles s'envolent dans un bruit de castagnette, des aigles poursuivent une troupe de chevaux.

Nous marchons à 60 à l'heure guettant le trou imprévu des monticules coniques des colonies de marmottes.

La menthe qui recouvre le sable forme un tapis lisse et embaume : et ce soir-là, nous arrivons dans une région de villages prospères, au bord d'un grand lac.

Après, ça se gâte : dans un maquis, le chemin véritable fondrière où l'on a jeté des rondins, des blocs de pierres, nous épuise rapidement.

La route monte à 1 200 m au sol Stanovoï où nous passons la nuit, couchés sur des tapis de feutre dans le carré que forment les voitures d'une caravane mongole, dînant de son thé et de ses viandes sèches.

Vêtements, équipement d'attelages sont d'un travail extrêmement soigné, comparés à ceux des paysans russes. Le chef a des lunettes en corne qui lui donnent l'air prodigieusement intellectuel.

Les Iablonov « monts comme des pommes », arrondissent leurs croupes sur un immense horizon. Le matin à une heure de marche, sans transition, nous passons près d'une exploitation de charbon de lignite.

Dragues à vapeur, locomotives, corons modèles, on se croirait en Allemagne près de Cologne. Et voici, non pas une, mais six Tours Eiffel. La station de TSF de Tchita. Des édifices assez imposants, l'échiquier des avenues : ce panorama est voilé par le nuage de sable qui flotte sur la ville.

Et dans la rue principale aux magasins dignes d'une grande cité, on ne peut encore circuler en auto ou en moto. Le sable y est trop profond. On commence à la paver, il est vrai.


Pagode, Japon, dessin Christophe FAURET

1926 - Tour du Monde - Japon Retour en haut de la page

carte_postale_japonSur le seuil, nous contemplons assez embarrassés, les plates-formes aux belles nattes blondes, l'enfilade des chambres, les cloisons de papier, les paravents de soie... et nos lourdes bottes poussiéreuses, nos vêtements huileux. On a une grande envie de filer, mais l'hôtesse se prosterne en salutations de bienvenue.

Une rangée de socques, de chaussures, à l'entrée : compris ! Déchaussés, pénétrons dans le sanctuaire. Une petite servante avec maintes courbettes, nous pousse dans la salle de bains et revient bientôt avec des kimonos tout frais pliés dans une corbeille.

La baignoire est en bois, carrée et pleine d'eau bouillante. « Fille me prend pour un homard ! Aie ! » Mais Andrieux s'enfonce courageusement :

Ayant « dépouillé le vieil homme », nus dans des kimonos rayés, les pieds dans des pantoufles de paille, nous sommes dignes d'entrer dans la chambre !

Pas de meubles, aux murs des paysages sur soie déroulés, des paravents où se profile un vol de cigognes et tout un côté grand ouvert sur un jardin de rocailles où des pins nains, l'étang, font un paysage pour poupées. Au-delà, il y a le lac tout mauve au crépuscule.

Des servantes glissent, se prosternent, semblent sortir de leurs vastes manches, la table basse de laque rouge, les théières minuscules, les boîtes à laque du Bitter-surprise rouge soulevés, apparaissent de petites tranches de poisson cru, des lamelles de cartilage. Hum ! Mais, voilà de grosses crevettes, frites, une truite farcie. Essayez donc de manger une truite avec deux petites baguettes de bois ! Les servantes, accroupies près de nous, rient de bon coeur.

dessin_robert_sexée japonLe Biner emporté, elles reviennent en procession, traînant des couvre-pieds qu'elles empilent sur les nattes : voilà notre couche, et accrochent au plafond la tente verte de la moustiquaire, font glisser les cloisons de papier. D'une chambre voisine vient le grincement d'une guitare. La plainte nasillarde des chansons japonaises et la haie de bambous les sifflements stridents des cris-cris.

Qu'il fait chaud ! Andrieux s'est levé ouvrir une cloison. Il revient tout penaud : « Mince, j'ai crevé le mur ! »


Empire State Building, dessin Christophe FAURET

1926 - Tour du Monde - USA Retour en haut de la page

USA, Rio Colorado 1926Le Nord, l'Est se précipitent sur cette terre promise. L'agent d'Indian fait les honneurs de sa cité. Ses principaux clients sont les policiers locaux qui patrouillent les rues des Chiefs à 80 à l'heure, la sirène d'alarme toujours embrayée. Pour nous, il a tout un programme!...

D'abord, assister à une prise de vue. Il y a ici des acteurs français, vous ne saviez pas ? Je vous ferai connaître une de vos compatriotes, elle joue chez Lasky... Vous devez vous visiter la ferme de crocodiles. Il en naît 500 par an. A côté, la ferme d'autruches. Visitez Me Catilina, de Mr Wrigley. Vous montez dans un bateau, la coque est en verre, il navigue au-dessus de jardins sous-marins, dans les forêts d'algues. Les filtres à air pour motos vous intéressent ; il a ici une station d'essai de filtres à air pour automobiles, avec des échantillons de poussières de toutes terres d'Amérique.

Mais nous partons le lendemain matin... derrière une Indian, vers Pasadena, paît dis des millionnaires, au milieu des plantations d'orangers. 'Millionnaire, ici, c'est bien peu, y a l'avenue des Millionnaires.

On n'en voit pas les villas luxueuses enfouies sous les roses, les glycines, les cyprès, les caoutchoutiers, masquées par l'éventail géant des palmes. Miracles d'horticulture, record de floraison.

De Pasadena à San Bernardino, c'est, pendant 100 km, les rangées de citronniers d'orangers, avec les canaux d'irrigation, les rails de Decauvilles, les équipes de travailleurs Mexicains. Des villas blanches, sous les palmes, ce sont des fermes : miel à vendre, étalages fruits, poulets. Ici, dîner de poulets. Une rangée d'autos montre que ici réputations étend loin. Fricassée fameuse ! La patronne invite à visiter son élevage modèle. Elle fait pondre ses poules pendant trois cents jours par an. L'hiver, le poulailler est chauffé, éclairé à l'électricité alors les poules s'imaginent que c'est l'été et pondent. Dans une ferme voisine, il naît 25 000 poussins par jour. Du moins, elle me l'a affirmé

Une route file, en plein sud, très fréquentée, ne va-t-elle pas vers la frontière mexicaine, à Tia Juana, à cette rue toute de bars, de casinos où les Américains vont en véritable pèlerinage se « rafraîchir » par 30° à l'ombre.

Toute végétation cesse. Nous entrons dans le grand royaume de la pierre et du sable. Le col est franchi au coucher du soleil. Une muraille en décombre de pics violets, de cirques mauves, cache les fertiles vallées côtières, le paradis perdu.


Europe, dessin Christophe FAURET

1929 - Tour d'Europe Retour en haut de la page

AU NORD, L'AUTOMNE

Ils m'accompagnent le lendemain, tard dans l'après-midi, sur les 30 km déjà asphaltés de la chaussée de Moscou qui s'enfonce coupant de sa ligne étroite la plaine, sur plus de 700 verstes.

Halte, le soir, à la petite ville de Novgorod, berceau de l'empire russe, dont le Kremlin et la cathédrale attirent les amateurs d'antiquité slave, et où le service d'État du tourisme « International» a organisé un excellent pavillon-refuge. Ce doit être quelque ancien palais épiscopal, au fond d'un cloître. Un peu intimidé, je m'installe dans une chambre au vaste mobilier d'apparat tendu de brocards précieux.

Parti à l'aube, je grignotte toute la journée les verstes monotones où défilent, à intervalles réguliers, les anciens relais de la poste impériale, aux fenêtres en ogive, les villages d'isbas en bois.

Après avoir ravitaillé à Valdaï, au trust du naphte, où l'on vend l'essence au poids, dans des seaux, je trouve un pneu à plat. Les jeunes gens, très intéressés par la réparation, font cercle admiratif; quelques-uns s'empressent à m'aider, manient la pompe. En entrant au crépuscule, dans Tver, déjà traversé en 1926, je réalise ce qu'est ce fameux plan quinquennal Je ne reconnais plus la ville. Une cité toute neuve dresse les cubes de ses maisons ouvrières, les blocs illuminés de ses usines textiles. Trouver une chambre à l'hôtel municipal, ce serait impossible, bien entendu, sans l'aide de la police, toujours composée des jeunes gens « très à la page » et qui tire d'embarras le voyageur isolé... puisqu'il a des papiers en règle.

Il pleut sur les 40 Km d'asphalte que les soviets viennent de terminer à toutes les sorties de Moscou ébauche des autostrades futurs réunissant l'Europe à l'Asie. Les avions de l'aéroport volent bas dans les nuées. Les trains, les autos s'engouffrent dans la Tverskaïa. J'arrive, tout mouillé, à l'Autoclub, maintenant installé dans un palais à colonnes du Nikitsky Boulevard. Grâce au secrétaire, les problèmes qui se posent : garage, ravitaillement, logis, sont bien vite résolus, ainsi que ceux du voyage de demain vers Nijni-Novgorod. Le rythme de l'existence moscovite a complètement changé en ces trois ans. Une activité inconnue a transformé l'allure des foules. De nouvelles disciplines de travail, de vie spartiate ont été instaurées. Une capitale nouvelle, aux buildings germaniques, aux cités ouvrières-modèles, s'élève peu à peu hors du grand village d'Asie.


Europe, dessin Christophe FAURET

1932 - Tour d'Europe Retour en haut de la page

Tunisie, 1932AU SUD, L'ÉTÉ

Les zig-zags, de Tunisie au Maroc, sont trop capricieux pour que je vous demande de me suivre étape par étape. Et quelques impressions vous suffiront bien ! Ainsi, les troglodytes des Mabmata vous en donnent une assez forte : dans des gouffres rocheux, ils se son taillé jusqu'à cinq étages de grottes superposées. Quand l'échelle est tirée, jugez de la tranquillité des locataires. Avantage appréciable dans un pays qui ne l'était pas trop, tranquille avant l'arrivée des Français.

Ailleurs, plus en plaine, ces mêmes populations ont été obligées de se créer des grottes artificielles, en entassant les blocs de pierres à la surface du sol. Mais, au fond, nos maisons que sont-elles ? Des cavernes en relief'!!

Après l'horreur des espaces morts, la joie d'atteindre des oasis. Sous l'éventail vert des palmiers se cachent des jardins ombreux, entre les haies de cactus et les enclos de palme tressées. Tu t'assoies avec précaution (sait-on jamais ?) au bord d'un ruisseau d'eau chaude, tu savoures les dattes, admires les gros lézards verts qui grimpent au tronc des arbres.

Le village lui-même est une citadelle de boue séchée. Le sédentaire laborieux devait se défendre autrefois, contre les nomades pillards.

1932_maroc_oasisVous connaissez la facile antithèse opposant l'oasis, oeuvre de l'homme, au désert ouvre de la nature ! Eh oui ! L'oasis est le produit du labeur humain : par endroits, les puisatiers négroïdes, tous phtisiques (maladie professionnelle) ont dû créer, au péril de leur, vie, des puits de 50m de profondeur. Ailleurs, je voyais faire des trous de 12 m, où l'on plantait des palmiers, plus près, ainsi de la nappe d'eau souterraine. Et, souvent, il faut déchausser l'arbre, le soutenir par des étais, et le planter ailleurs. Vous voyez le travail

Quant au « désert oeuvre de la nature », m'est avis que l'homme de son côté, a tiré tout le parti possible de conditions naturelles favorables à la création, à l'extension de déserts. Car, vous savez, celui qui voyage, les yeux ouverts, a vite compris comment ça se « fabrique », le désert... Dans le sud de la Russie, complètement déboisé, lui aussi, on me traduisait un jour ce proverbe : « Quand l'homme vient, l'eau sen va ! » Et dans toute l'Afrique du Nord et même en Espagne, (pour ne pas parler de notre midi à nous !) le système continue de fonctionner : L'humanité a inventé le feu ! N'est-ce pas ! Alors un jour, ma foi, la forêt brûle, les dents des chèvres et des moutons s'acharnent sur les jeunes pousses, sur les buissons qui retenaient l'humus.

1933_algerie Si la population est sédentaire, elle laboure même les pentes qui s'écroulent. Vient la pluie. L'érosion, partout, fait son oeuvre. La roche nue s'effrite au soleil, devient sable, se met en marche, poussée par le vent. Et le désert gagne du terrain, sans cesse, sur les espaces fertiles... Pour l'arrêter, que faut-il ? Des armées de jardiniers, de forestiers... et de gendarmes. Mais le sable, ici dune, les vagues d'une mer figée, blonde, c'est très photogénique. Et près de Biskra, les caravanes de touristes sont d'un rendement sûr pour le « café des dunes » avec panorama garanti. A Biskra, s'il y avait un moto club, quelles belle séances de « sand racing » cela pourrait donner ! La navigation dans le creux et les bosses de ce lames, les acrobaties à la « dirt Crack » qu'elle nécessite, constitue un sport très amusant Essayez-le, pendant une heure, comme je le fais ce matin. Ça donne soif. Mais le café n'est pas loin (si vous ne vous êtes pas ensablé à 3 km !).


Cheval de Dalécarlie, dessin Christophe FAURET

1934 - Croisière solitaire Retour en haut de la page

BALTIQUE

Conjoncture à l'hôtel Kaupaugis, à Tornio : tous les vieux messieurs suédois d'Haparanda ont dû, ce soir, traverser le pont-frontière. En voilà qui profitent du bon marché de la vie finlandaise et, plus encore, de son humidité retrouvée ! Avec quelle ardeur ils se bourrent d'écrevisses, qu'ils vous arrosent de whiskys et sodas, silencieusement... Ce n'est plus très joli à voir, je sors...

Onze heures du soir. Le crépuscule verdâtre éclaire un décor de théâtre pour pièce russe : rues gazonnées, pistes plutôt, où s'alignent les maisons de bois si basses. Sur le fleuve Tornéo brille, énorme serpent argenté, le train des bois flottés, troncs de pins écorcés et luisants.

Toutes ces tasses de thé au rhum, celle lumière insolite, ça ne donne guère envie de dormir. Alors, rentre dans ta chambre, tire ton journal de route, paresseux, va ! qui n'a rien inscrit du tout, ou des notes comme ça

« 25 juillet - Ramené dans mon garage banlieusard, vrai harem... de motocyclettes défraîchies, une jeune beauté toute chromée. Mlle « 112 » n'a droit qu'à un numéro d'ordre (comme les femmes du roi Salomon j'imagine). Affublée-sur-le-champ de vieilles sacoches huileuses, chargée d'une valise déjà bien usée, la coquette a compris, et tout de suite, les dures nécessités de l'existence avec un « grand touriste ». Ne crains rien, petite, il a la main légère. Ça va être une vraie lune de miel, j'en suis sûr, « en rodage vers le 70° latitude Nord ». Tu vas voir les fjords de Norvège ! Athènes ! Et Lisbonne... ».

« 26 juillet - Quitté Reims et la salle à manger de E.., à quatre heures de l'après-midi. Ne pas oublier de vidanger, avant la douane belge ! Les deux bouteilles de champagne emportées... ».

allemagne_1934Hambourg, 28 - Atteint mon premier port, dans cette croisière solitaire. Alors, en bon marin qui connaît ses traditions, monté tout de suite à Saint-Pauli. Mais quel manque d'entrain sur cette Reeperbahn. Tous les bars-dancings, speakeasies, hippodromes sont désertés. Il paraît que le nouveau régime purge ce quartier qui avait une réputation non pas douteuse.... mais certaine ! Des rafles continuelles... Allons-nous coucher ».

Et puis plus rien ; pas un mot sur le Danemark, pas une ligne sur la Suède. Allons, voyons, souviens-toi !

Danemark laborieux et charmant, en te traversant on redevient optimiste : voilà bien l'Europe telle qu'elle devrait être. « Le Danemark, me disait ce commerçant britannique rencontré à Korsor, mais c'est le poulailler, la porcherie de l'Angleterre, et qui nous fournit les oufs et le bacon de nos breakfasts ».

Le Danemark est mieux que cela : une ferme modèle. Les champs y sont des parterres à culture intensive. Pas de villages, mais, partout, des villas agricoles, entourées d'étables, à eau courante, s'il vous plaît, chaude et froide. Aussi quelle dignité dans la démarche de ces nobles vaches brunes. On ma bien parlé de la « crise » affectant aussi ces prospères gentlemen farmers : de la viande de premier choix devenue invendable et qui, transformée en bouillie, sert à engraisser les porcs ! et même de troupeaux de bétail réduits, tout simplement, en cendre dans un four crématoire... sous le contrôle de l'État..., comme ailleurs le blé et le café d'un inonde décidément en folie...


Europe, dessin Christophe FAURET

1937 - Tour d'Europe Retour en haut de la page

France, 1937LE PETIT CAFÉ DE GALATZ

Jusqu'aux annonces de frigidaires et de soutien-gorge ! J'ai épuisé une « Illustration » fort culottée... Hiéroglyphes russes, arméniens, grecs, titres des journaux traînant sur le marbre, seuls ils détruisent cette atmosphère très « Café du Commerce ». On se croirait dans quelque sous préfecture française.

Camouflés sous les internationales confections, les bourgeois roumains, bulgares, juifs paradent dans la Grand'Rue qu'ils endeuillent de complets « dernière création », et, ces dames, de costumes « haute nouveauté »...


Galatz, ancienne citadelle turque, est devenue grande ville de commerce, dominant de sa terrasse la plaine sans fin. le Danube et ses marais.

Les trams électriques ferraillent dans la descente, vers le port, où les silos à céréales, les piles de planches des Carpathes attendent les cargos anglais.

Ce n'est qu'au bruit des attelages que je lève la tête. Avec leurs chevaux parés de rubans à la crinière, guêtrés de blanc, ils sont si coquets. Drapés dans les houppelandes de velours vert, les cochers russes t'appellent ; clochettes des droschkis, saurais-je vous résister ?

Allongeons plutôt, sur la banquette du café, une jambe endommagée.

Dans l'atelier d'un Français exilé chez les Scythes, la « P 107 » repose, contusionnée, elle aussi... Juste à l'heure du Corso, hier soir, l'un juché sur l'autre et tous deux invalides et tout couverts de poudre, nous avons, moto et pilote, fait dans Galatz une entrée que j'aurais préférée, pour ma part, plus discrète...

Maintenant les remous de questions se sont apaisés : « Garçon ! De quoi écrire ! »


L'Euphrate, dessin Christophe FAURET

1938 - De la Seine à l'Euphrate Retour en haut de la page

syrie_1937Au matin, l'arrêt de l'hélice t'a réveillé. Adossée à la longue chaîne du Liban, Beyrouth étage ses toits plats que chauffe déjà un soleil presque tropical. Surtout ne croyez pas qu'on entre comme dans un moulin ! En fait, le contrôle, au débarquement y est aussi strict qu'à New York... Enfin ! Glissons... dans la barque d'un corsaire barbaresque enturbanné, vers les grilles de ce qu'on nomme, ici, le « Salon » de la douane ! Après quelques délais, ta moto libérée foule de ses pneus les pavés du quai encombré par le petit train de Dumas.

Portefaix venus sans doute d'Istanbul, des hamals penchés sur leurs fardeaux, si courbés qu'ils ne voient que le sol, sont conduits au bout d'une corde, comme des mules, par un gamin.

D'abord, filons à la Poste ! Diable ! Le si nécessaire viatique annoncé n'arrivera que dans quatre jours ? Ta mauvaise humeur se mêle à la lourde chaleur humide. Avec ses avenues à tramways, ses arcades genre rue de Rivoli, des buildings, cinémas ou garages puant le ciment frais, vraiment Beyrouth a fait un gros effort pour ressembler à quelque préfecture française qui serait très vivante, et sillonnée d'automobiles de luxe (Américaines !).

Quel généreux donateur l'a dotée d'une tour de l'horloge, style garniture de cheminée, où tinte même, fort dépaysé, un carillon Westminster !!

J'ai faim et soif, mais peu d'argent ! En attendant le courrier. Sur des arcades à la Haussman, j'aperçois enfin les mortiers et les grils des restaurants indigènes. Et dans l'ombre d'un passage, les réchauds, les chaises, les pipes à eau d'une maison de thé. Entrons, les prix y seront plus à la portée de ma bourse...

Et voilà l'Orient désiré. Les clients sont restés fidèles au costume si parfaitement adapté au climat : Ici longue, l'étroite chemise de soie rayée serrée à la taille par le large ceinturon de cuir. D'autres portent la culotte turque, au fond plissé qui traîne jusqu'au sol. Et ceux qui viennent du bled préfèrent au fez, le voile bédouin serré par la double cordelette noire.


Europe, dessin Christophe FAURET

1939 - Tour d'Europe Retour en haut de la page

Liban 1939MIRACLE MODERNE

Le matin du l3 juillet, il y avait un homme heureux. Quelque part, dans l'usine Peugeot, à Valentigney. Sa nouvelle monture l'attendait ; et, trésor encore intact la grosse somme... des kilomètres à parcourir.

L'effort isolé semble toujours un peu égoïste, n'est-ce pas. Le bruissement du stylo sur le papier, celui du moteur et du vent au long des routes solitaires, tout cela prend, à la longue, un caractère d'irréalité.

On aime, alors, se « retremper dans le bain », l'atmosphère attiédie de vapeur, le ronflement frémissant d'une usine. Il monte, telle une symphonie jouée en sourdine, jusqu' aux fauteuils de la direction. Il s'y mêle au murmure des dictées, aux pianotages des dactylos.

Après l'ombre vibrante du banc d'essai, le calme lumineux du bureau où les dessinateurs tracent leurs arabesques. Tout à l'heure, on traversait le hall désert où sommeillent les barres de fer, les feuilles de tôle, tous ces tristes matériaux attendant forme et vie. On se glissait entre les tours ruisselants d'eau savonneuse et de copeaux métalliques. Le profane s'émeut d'observer tous ces efforts coordonnés ; mais il est impatient de voir l'engin qui doit le porter à travers l'Europe.

Cette vaste randonnée, seule permettra de l'effectuer, avec des moyens strictement limités par la dévaluation du franc, l'extrême économie du vélomoteur, qui devra être le serviteur de confiance, sans un moment de faiblesse.

Le voilà, tout chrome, tout azur, tel l'oiseau bleu des contes. Tant de coquette élégante font regretter au vieux motocycliste de n'avoir point, comme un parfait, tandémiste, commandé le complet sport assorti ! (A défaut de jeunesse et d'« Appeal » photogénique...).